La distinction entre la vie psychique et spirituelle
La vie psychique repose sur l’histoire subjective de la personne. Elle résulte de
- la manière dont chacun de nous a organisé les représentations mentales de sa vie pulsionnelle ;
- la manière dont nous avons progressivement mis en place nos structures internes au cours de notre enfance ;
- la manière dont nous avons remanié ces structures ultérieurement.
La vie spirituelle concerne essentiellement ma relation à Dieu. Elle trouve sa source dans l’initiative de l’Esprit Saint, agissant au coeur de mon intériorité. C’est l’Esprit qui me donne de croire, d’espérer et d’aimer ; les vertus théologales, qui constituent la vie même de ma dimension spirituelle, sont en effet des vertus infuses, c’est-à-dire des participations à la vie de l’Esprit Saint.
Les lois de la vie psychique ne sauraient donc se confondre avec le dynamisme de la vie spirituelle et inversement. Il serait vain de vouloir donner une réponse spirituelle à un problème psychique, ou de vouloir donner une solution psychologique à une question spirituelle :
« Devant la croix du Christ, ce n’est pas le coeur malade qui est guéri, mais le coeur endurci qui est brisé. » [4]
« Distinguer pour unir »
Autant il est important de bien distinguer les domaines psychique et spirituel, autant il serait cependant artificiel et stérile de vouloir les séparer. Car c’est bien la même et unique personne qui est le sujet des relations interpersonnelles et l’interlocuteur de Dieu. Les péripéties de ma vie psychique et de ma vie spirituelle sont intimement imbriquées : comment pourrait-il en être autrement ?
Ceci se vérifie particulièrement en chrétienté, où Dieu se révèle en son Christ dans la forme humaine : « Le Verbe s’est fait chair et il a planté sa tente parmi nous» (Jn 1,14). Dieu se révèle en se donnant à nous en son Fils venu partager notre condition humaine, pour nous parler un langage que nous puissions comprendre, et s’offrir à nous dans la visibilité d’une chair semblable à la nôtre :
« Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de la vie. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons contemplée, et nous portons témoignage : nous vous annonçons cette vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous » (1 Jn 1, 1-2).
Le parcours des apôtres cheminant vers la pleine reconnaissance de leur divin Maître, tout comme le cheminement de foi de chacun d’entre nous à la suite du Christ, est pleinement humain ; ce qui veut dire que nous y sommesimpliqués avec toutes les dimensions de notre humanité : physique (pensons aux « méditations des cinq sens » de saint Ignace de Loyola), psychique (les caractères des apôtres sont bien typés dans les Évangiles), et spirituel.
Pour Vladimir Soloviev, seule la restauration de la synergie entre nature et grâce peut rétablir l’unité de l’être naturel, auquel la vie dans l’Esprit donne son accomplissement ultime. Ce travail d’intégration se situe pour notre auteur au coeur du projet religieux :
« En termes généraux et abstraits, la religion est ce qui relie l’homme et le monde au principe absolu et au centre de tout ce qui existe. La réunification, ou religion, consiste à placer tous les éléments de l’existence humaine, toutes les forces et tous les principes particuliers de l’humanité dans un rapport juste avec le principe central absolu et, par lui et en lui, à les amener à avoir entre eux un rapport juste et harmonieux. » [5]
La restauration de relations justes, et donc la « guérison » à tous les niveaux de notre être, procède pour notre auteur de la réconciliation spirituelle. C’est dire qu’il serait stérile de vouloir cloisonner les domaines au point de ne pas les laisser interférer. Nous reprendrons donc à notre compte l’adage du philosophe personnaliste français Jacques Maritain : « Distinguer pour unir », en évitant tout autant de confondre les niveaux que de les séparer.
Comme la finalité de la démarche que nous proposons est spirituelle – la réconciliation avec Dieu et l’accueil de la filiation divine dans l’Esprit de Jésus- Christ – et que les moyens sont avant tout spirituels, nous maintenons cependant le terme de « guérison spirituelle » [6], sans pour autant négliger l’implication psychique du sujet dans son cheminement de croissance et de maturation spirituelle.
Quelques exemples de cette articulation
Ne pas psychologiser le péché
Au nom du respect de la liberté de la personne, nous refusons de « psychologiser » le péché en le réduisant à une conséquence inévitable de blessures affectives de la petite enfance. Ce serait priver la personne de la responsabilité de ses actes, et l’écarter de la démarche de conversion qui peut la conduire à une réconciliation avec Dieu, les autres et sa propre histoire, ainsi qu’à une intégration de sa vie sous le regard du Seigneur de miséricorde.
On ne peut nier cependant que les traumatismes de l’enfance s’inscrivent dans la structuration psychique de la personne. Ce déficit relationnel – cette « blessure psychique » ou névrose – peut avoir pour conséquence que la personne éprouve une plus grande difficulté à satisfaire aux exigences d’une vie selon l’Évangile. En cas de désobéissance à la Parole, les éléments de l’histoire personnelle de la personne peuvent avoir conditionné sa liberté, mais ne l’ont pas déterminée ; les événements traumatisants peuvent constituer des « circonstances atténuantes », mais l’acte peccamineux demeure un acte de libertédont la personne porte la responsabilité.
La thérapie spirituelle consiste en un chemin de réconciliation avec Dieu ; mais la personne est invitée à prendre les moyens pour guérir de l’entrave à sa liberté que constitue cette névrose, fût-ce en engageant une psychothérapie avec une personne compétente en la matière.
Ne pas spiritualiser une névrose
À l’inverse, il serait aberrant de spiritualiser des troubles psychiques sous prétexte qu’ils concernent la relation à Dieu. Une personne souffrant de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) dont les symptômes se manifestent dans le domaine religieux, a besoin d’une aide psychologique, afin de prendre conscience que le « Dieu » qui l’oppresse n’est autre que son surmoi divinisé. On ne peut la laisser dans la confusion entre faute et péché, transgression des exigences du surmoi et rupture d’Alliance, culpabilité et contrition, remords et repentance, prix à payer et miséricorde.
La prise de conscience du caractère pathologique d’une telle religiosité, par le recours à une thérapie psychique adaptée, peut dans certains cas s’avérer indispensable pour que la personne puisse accéder à la découverte du vrai visage de Dieu : le Dieu de miséricorde qui se révèle à nous dans sa Parole vivante, Jésus-Christ.
Dans d’autres cas, c’est tout au contraire la rencontre avec le Christ vivant dans sa Parole, ses sacrements, son Église, qui conduit la personne à la prise de conscience que le dieu qu’elle sert n’est qu’une idole construite de toute pièce par son psychisme malade. Auquel cas la démarche spirituelle conduit à une psychothérapie, menée en parallèle avec le cheminement de foi, dans le respect des domaines et des compétences respectives.
Père Joseph-Marie Verlinde
Famille St Joseph http://fsj
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[1] J. Danielou, card., Scandaleuse vérité, Arthème Fayard, coll. « Les idées et la vie », Paris, 1961, p. 10.
[2] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur Les prières pour obtenir de Dieu la guérison, 14 septembre 2000 ; DC 2238(2000)1061-1066. [
3] Même en dehors du contexte d’une recherche narcissique de bien-être (cf. Nouvel Age).
[4] C. Flipo, « La parole qui guérit », dans Christus, n°159, juillet 1993, Assas-Editions.
[5] V. Soloviev, Leçons sur la divino-humanité, trad. B. Marchadier, Cerf, coll. « Patrimoines orthodoxie », Paris, 1991, pp. 17 ; 25.
[6] Plutôt que de « guérison psycho-spirituelle » ou « intérieure » pour éviter l’ambigüité que nous avons dénoncée plus haut.