Expérience immédiate de Dieu

Karl Rahner, sj

 

Dans un texte dont nous lisons ici une page, le théologien Karl Rahner synthétise le chemin ouvert par Ignace de Loyola. Pour le faire, il fait s'adresser le saint jésuite à travers une lettre qu'il adresserait aux jésuites de ce temps. 

 

Tu le sais bien, je voulais « aider les âmes », comme je disais alors, en d'autres termes dire aux hommes quelque chose de Dieu, de sa grâce, de Jésus Christ crucifié et ressuscité; leur dire ces choses pour délivrer leur liberté dans la liberté même de Dieu. Je voulais dire tout cela comme on l'avait toujours dit dans l'Église. Tout de même je pensais - et cette idée était juste - pouvoir dire les choses anciennes de manière neuve. Pourquoi donc ? J'étais convaincu d'avoir rencontré Dieu de manière immédiate. Inchoativement d'abord lors de ma maladie à Loyola. De manière décisive ensuite lors de ma période solitaire à Manrèse. Et j'étais convaincu que je devais transmettre, autant que possible, cette expérience aux autres.

J'affirme avoir rencontré Dieu de façon immédiate. Inutile de confronter cette assurance avec ce qu'un cours de théologie peut dire sur la nature de telles expériences immédiates de Dieu. D'ailleurs, je ne parlerai pas de tous les phénomènes qui accompagnent une telle expérience; ils comportent évidemment des caractéristiques qui dépendent de l'époque et de la personne. Visions, symboles, auditions, don des larmes et autres phénomènes semblables, je n'en parlerai pas. Je dis seulement ceci: j'ai fait l'expérience de Dieu, de Dieu innommable et insondable, de Dieu silencieux et pourtant proche, de Dieu qui se donne dans sa Trinité. J'ai expérimenté Dieu au-delà de toute image et de toute représentation. J'ai expérimenté Dieu qui ne peut d'aucune façon être confondu avec quoi que ce soit d'autre quand il se fait proche ainsi lui-même dans sa grâce.

Au milieu de votre pieux affairement qui vous habitue à manier de hautes paroles, une telle conviction peut vous sembler banalité. En réalité, elle est énorme. Elle est énorme pour moi face à l'incompréhensible mystère de Dieu dont j'ai fait une nouvelle fois l'expérience, et de manière différente. Elle est énorme aussi face à votre époque vide de Dieu; car en définitive l'athéisme écarte seulement les idoles que les époques antérieures identifiaient, de façon à la fois innocente et épouvantable, avec le Dieu indicible. Pourquoi ne le dirais-je pas: cet athéisme existe jusqu'au sein de l'Église puisque, en fin de compte, elle doit être, à travers sa propre histoire et dans l'unité avec le crucifié, l'événement qui fait tomber les idoles, l'événement de la chute des dieux.

Je l'ai dit dans mon Récit du pèlerin, ma mystique m'avait donné une certitude de foi telle qu'elle serait restée inébranlable même si l'Écriture n'existait pas. N'en avez-vous pas été effrayés ?

Un tel propos ne m'expose-t-il pas facilement à être accusé de mysticisme subjectiviste et d'indifférence à l'égard de l'Église ? De fait, je n'ai pas été tellement surpris qu'on m'ait suspecté d'illuminisme à Alcala et ailleurs. J'ai réellement rencontré Dieu, Dieu vivant et vrai, celui qui efface tous les noms. Peu importe ici qu'on qualifie cette expérience de mystique ou d'un autre terme. Laissons aux théologiens le soin d'expliquer comment un fait de ce genre est tout simplement possible. Je dirai plus tard pourquoi une telle expérience immédiate de Dieu ne supprime ni le rapport avec Jésus ni le lien avec l'Église qui en découle.

Mais avant toute autre chose ceci: j'ai rencontré Dieu. Je l'ai expérimenté lui-même. Et, croyez bien, j'étais capable alors de distinguer entre Dieu lui-même et les mots, images ou expériences particulières et limitées qui de quelque manière permettent d'évoquer et de désigner Dieu. Mon expérience avait aussi, c'est évident, sa propre histoire, et ses débuts furent petits et modestes; ce que j'en ai dit et écrit me paraît maintenant bien touchant parce qu'enfantin à mes propres yeux. Mes paroles et mes écrits ne laissent entrevoir que de loin et de manière tout à fait indirecte ce dont il s'agit réellement. Il n'en reste pas moins ceci: à partir de Manrèse j'ai expérimenté avec une force et une netteté de plus en plus grandes la pure incompréhensibilité de Dieu; mon ami Nadal l'exprimait dès cette époque à sa façon plus philosophique.

 

Karl Rahner, Discours d'Ignace de Loyola aux jésuites d'aujourd'hui, Le Centurion, 1983,