Identité : moi - Je

 

Et moi, et moi, et moi ?

Je suis un être conscient, et en particulier conscient de moi-même, c'est-à-dire que j'existe non seulement pour les autres, de l'extérieur, mais aussi pour moi, de l'intérieur. N'est-ce pas justement parce que j'ai ainsi conscience de moi que je peux me désigner moi-même, donc parler à la première personne, dire « Je » ?

Mais qu'est-ce que cette fameuse conscience censée me distinguer de l'animal ?

Comment m'est-il possible d'avoir conscience de moi, de me voir en quelque sorte moi-même de l'intérieur ? Serait-ce que, moi qui fais pourtant tant d'efforts pour être simple, je suis double ? Qui suis-je donc ?

 

 «J'ai conscience de moi.» Dans cette histoire, il apparaît clairement que nous sommes deux : il y a «je», et il y a «moi». «Je» suis celui qui a conscience (de «moi»), et «moi» est celui dont «j»'ai conscience. «Je» est en quelque sorte l'œil qui voit («l'œil de la conscience»), et «moi» la réalité qui est vue. En termes plus rigoureux, «je» suis le sujet conscient, et «moi» l'objet dont ce sujet a conscience, ce qui lui est objecté, c'est-à-dire étymologiquement ce qui est posé devant lui.

Ainsi, que j'aie conscience de moi implique que je sois capable de me dédoubler, d'être à la fois sujet et objet, de me prendre moi-même pour objet. Étrange : je peux devenir deux tout en restant un ! Serait-ce qu'il y a en moi quelque chose qui échappe aux propriétés de la matière, donc quelque chose d'immatériel ? Un esprit ? Et pourtant... Si mon corps n'était pas en quelque sorte «hanté», pourrait-il se dédoubler ainsi tout en restant lui-même, se voir lui-même ? Ma conscience de moi serait donc bien un indice qu'il existe en moi quelque chose d'irréductible au seul cerveau, précisément ce qu'on appelle un esprit, dont la propriété essentielle serait qu'il est capable de se voir lui-même ainsi que ce qui se passe en lui -- même si, peut-être, sans doute, un certain inconscient s'amuse à y brouiller quelques pistes.

En bref, avoir conscience de moi implique que «je» peux prendre un certain recul, une certaine distance, par rapport à «moi» tout en restant moi-même, c'est-à-dire que je sois un esprit doté d'une espèce d'œil intérieur qui lui permet de se voir lui-même, c'est-à-dire que je sois loin d'être simple mais au moins double...

Néanmoins, non seulement je dois être à même de me dédoubler, mais je dois aussi pouvoir me dédoubler tout en sachant que «je» suis identique à «moi», que nous formons à nous deux une seule et même personne. Sinon, je ne dirais pas «je», mais régresserais au stade du petit enfant qui parle de lui à la troisième personne, parce que, l'innocent, il n'a justement pas encore conscience que le «moi» qu'il observe est le même individu que le «je», l'œil intérieur, qui observe. Contorsion intérieure ô combien tordue, il faut donc à la fois que «je» prenne une certaine distance par rapport à «moi», et que «je» sache que «moi» dont «j»'ai conscience est la même personne que «je» qui ai conscience ! Sinon, si ces deux positions carrément contradictoires ne sont pas simultanément adoptées, alors c'en est fini de la conscience de moi -- et donc de moi :

    • soit je ne me dédouble pas, c'est-à-dire que «je» n'ai aucun recul  par rapport à «moi», nous sommes en quelque sorte voluptueusement englués l'un dans l'autre, et alors je ne vois rien de moi (vous y arrivez, vous, à voir ce que vous avez en plein dans l'œil ?) : je suis devenue si simple et spontanée que je m'échappe totalement et que ça peut mal tourner !

    • soit je ne réalise pas que «je» qui ai conscience est la même  personne que celle dont il a conscience («moi»), et alors je ne suis plus  simple du tout, carrément double, et, grave, en arrive à me vivre à la troisième personne, comme une autre, comme si tout ce qui arrivait à «moi» ne concernait en aucun cas «je» peinardement installé en son for intérieur...

Dans les deux cas, je n'ai pas conscience de moi. Alors, bizarre, il n'y a plus au sens propre ni «je» ni «moi» ! Ne vous en déplaise, «je» est en effet celui qui voit «moi», et «moi» celui qui est vu par «je» : si «je» ne vois pas «moi», les deux disparaissent simultanément. Quand je n'ai pas conscience de moi, je ne suis plus : certes, j'existe encore, mais plus en tant que sujet capable de dire «je», simplement en tant qu'objet qui peut être désigné de l'extérieur à la troisième personne.

Imaginez (mais pas trop quand même, vous allez voir pourquoi) que je perde conscience : évanoui, «je» ne suis plus là ! Car je n'existe plus pour moi, je ne suis donc plus qu'un «autre » qui n'existe que pour les autres, pour vous, de l'extérieur. Je ne peux même plus être un «tu» pour vous, puisque «je» ne suis plus là, que vous ne pouvez plus vous adresser à moi ! «Je» suis vraiment partie, il n'y a plus qu'«elle» qui n'est pas moi ! Alors, dorénavant, arrêtez, je vous en supplie de massacrer diversement le fameux «je pense, je suis» de Descartes : c'est juste ça qu'il voulait dire, que si je ne pense pas, je n'ai pas conscience de moi, donc je ne suis pas.

Mais, rassurez-vous, il n'est pas nécessaire que vous alliez jusqu'à me faire perdre conscience pour me faire perdre conscience de moi, car ça m'arrive en fait assez couramment (Dieu merci !) : il me suffit d'être concentré sur autre chose que moi (si si, j'y arrive assez bien !) pour m'oublier moi-même. Alors j'ai bien conscience de quelque chose (de vous par exemple), mais sans avoir le moindre recul par rapport à moi, c'est-à-dire que «je» et «moi» coïncident au point que mon être est totalement engagé dans ce que «je-moi» est en train de faire, mais la conséquence est qu'ils n'existent plus au sens propre ni l'un ni l'autre : je suis «absorbé» (et moi aussi), donc je ne suis plus vraiment là (et moi non plus)... A vous de me faire revenir à moi !

Bon, maintenant j'ai conscience de moi, mais comment savoir qui je suis, moi (parce que ça, ça m'intéresse sérieusement) ? Qu'est-ce donc qui fait que je suis moi, cet être absolument unique, et pas un autre ? En quoi mon identité peut-elle bien consister, elle qui fait que je suis censé rester identique à moi-même même si je passe ma vie à changer ? Qui suis-je vraiment, «je» ou «moi» ?

Apparemment, c'est simple (bien qu'un peu laborieux), il suffit que je m'examine pour en apprendre long sur moi : je suis quelqu'un qui enseigne la philo, qui ai telles idées, qui ressens certaines choses de manière particulièrement aiguë... Je pourrais m'amuser à dresser la liste de tout ce que j'observe sur mon compte, et je saurais à peu près qui je suis. Et pourtant non ! Même à admettre que j'aie conscience de tout ce qui se passe en moi, tout ce que je pourrais obtenir sur mon compte me concernera peut-être «moi», mais pas «je» : parce que, contrairement à ce que vous vous empressez de croire naïvement, ce n'est pas «je» qui enseigne la philo, c'est «moi» ; «je», il se contente d'observer «moi» faisant cours (vous avez déjà rencontré un œil, qui plus est un œil intérieur, faire de la philo ?) ; ce n'est pas «je» qui suis en train d'écrire, c'est encore «moi»... Tout ce qu'est «moi», «je» ne le suis pas, car c'est justement parce que «j»'ai pris du recul par rapport à «moi», parce que «j»'ai cessé d'être «moi», que je peux dire que c'est «moi» qui le suis. Et ce qu'il y a de terriblement frustrant et inquiétant, c'est que «je» ne peux jamais connaître «je», «je» m'échappe toujours, «je» ne peux connaître que «moi» (un œil ne peut pas se voir lui-même, il peut tout voir sauf lui...) ! La conscience peut avoir conscience de tout, sauf d'elle-même...

 Or, en fait, ce que j'aimerais fondamentalement -- narcissiquement -- savoir, c'est ce que «je» suis en tant que sujet, ce qui fait que je suis moi, et non pas simplement ce qui concerne mon «moi», mon être objectif. Car ce que je suis vraiment, mon véritable être, mon être «profond», n'est-ce pas ce «je» bien plutôt que ce «moi» que «je» me contente d'observer? Ce «moi» objectif n'aurait-il pas pu être tout autre sans que «je» cesse pour autant d'être «je» ? Ce qui fait que je suis moi, individu unique à la fois identique à lui-même et autre que tous les autres, n'est-ce pas nécessairement «je» plutôt que «moi» ? Par exemple, «moi» est prof. de philo : or, si «moi» était Ministre de l'éducation, ne serais-je pas pourtant toujours moi-même, «je» ne serait-il plus «je» ? De plus, n'y a-t-il pas plein de profs de philo qui ne sont pas du tout pour autant moi («je») ? De même, «moi» est particulièrement sensible à telle chose, ou bien soutient telles idées : cesserais-je d'être moi-même, d'être «je», si je («moi») changeais de convictions ? D'ailleurs, il y a dix ans, avais-je déjà les mêmes ? Et ne sommes-nous une multitude à les partager ? N'est-ce pas «moi» qui change tandis que «je» reste le même, que je reste identique à moi-même ? Finalement, être prof. de philo, ressentir et penser telles choses..., ne sont-ce pas simplement des rôles que «je» joue -- certes très sérieusement --, mais dont «je» pourrais changer pour peu que je le décide ? Des rôles qui ne collent donc aucunement à ma «véritable peau» et que bien d'autres que moi peuvent jouer ? Tout ce que «moi» est objectivement est-il finalement jamais autre chose que le costume de cette grande scène qu'est la vie, le masque, de «je»?

 D'ailleurs, peut-être aviez-vous entendu au bistrot mon grand copain Kierkegaard affirmer que «la vérité est la subjectivité» : eh oui, en ce qui concerne «je», être objectif, c'est être purement superficiel ! Vous aurez beau me connaître parfaitement objectivement, «je» vous échapperai toujours... La preuve : même si j'avais un clone objectivement totalement semblable à moi, il ne serait pas moi, et je ne serais pas lui : nos deux «je» resteraient irréductiblement autres même si nos deux «moi» jouaient exactement le même jeu.

 D'ailleurs, ne  vous est-il pas arrivé de vous sentir blessé parce qu'autrui semblait justement se laisser prendre à l'un de vos jeux ? «Toi le prof. de philo...» - «Je» ne suis pas prof. de philo. ! Arrêtez de prendre au sérieux ce qui n'est qu'un de «mes» rôles ! «Je» suis tout autre chose, et «je» pourrais vous réserver bien des surprises si «je» voulais. Mais vous ne cherchez pas à savoir qui «je» suis, vous ne vous intéressez qu'à «moi»... Vous passez votre temps à m'«objectiver», c'est-à-dire à me juger sur mon être objectif, à me définir comme si j'étais un objet condamné à être définitivement ce qu'il est objectivement (c'est vrai, un stylo est définitivement objectivement un stylo), alors que «je» suis un sujet qui n'est justement pas réductible à son être objectif («je» ne suis pas «moi», «je» ne suis pas définitivement condamné à être prof. de philo) ; vous ne cherchez pas à me connaître en tant que sujet, à savoir qui «je» suis vraiment : indéniablement, «l'enfer, c'est [vous] les autres» (Sartre) qui ne cessez de nier qui «je» suis ! Et en plus, «je» suis déjà moi-même mon propre enfer parce que je ne peux pas faire mieux que vous : je ne peux pas mieux saisir «je», «je» suis aussi condamnée à m'objectiver moi-même, à ne me saisir que comme «moi» à partir duquel j'essaie désespérément de me connaître... Ainsi, «je» ne suis pas «moi», je ne suis pas ce que je suis objectivement : le propre d'un sujet, c'est qu'il n'est pas ce qu'il est, ou est ce qu'il n'est pas, contrairement à un objet qui est, bêtement, logiquement, ce qu'il est.

Donc, pourquoi ne pas essayer de vous (et me) faire croire que «je» suis toujours plus et mieux que «moi», puisque vous ne le saurez jamais ? Tentant...

En tout cas, je ne suis pas qui vous croyez !

 

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