Je reçois tout !

 

Désintérresse-toi de ta vie !

 

  Être pauvre ce n’est pas intéressant : tous les pauvres sont bien de cet avis. Ce qui est intéressant c’est de posséder le Royaume des Cieux, mais seuls les pauvres le possèdent.

 ◊ Aussi ne pensez pas que notre joie soit de passer nos jours à vider nos mains, nos têtes, nos coeurs. Notre joie est de passer nos jours à creuser la place dans nos mains, nos têtes, nos cœurs, pour le royaume des Cieux qui passe. Car il est inouï de le savoir si proche, de savoir Dieu si près de nous, il est prodigieux de savoir son amour possible tellement en nous et sur nous. Et de ne pas lui ouvrir cette porte, unique et simple, de la pauvreté d’esprit...

  Quand vos biens partent au gré de Dieu, ne parlez plus de pauvreté mais de richesse. Comme un aveugle ramené dans son pays natal, sans voir, respirez alors le climat du Royaume, réchauffez-vous à son invisible soleil, palpez sa terre ferme sous vos pieds.

  Ne dites pas : « j’ai tout perdu ». Dites plutôt : « j’ai tout gagné ». Ne dites pas : « on me prend tout ».Dites plutôt : « je reçois tout ».

  Partez dans votre journée sans idées fabriquées d’avance et sans lassitude prévue, sans projet sur Dieu, sans souvenir sur lui, sans enthousiasme, sans bibliothèque,à sa rencontre. Partez sans carte de route pour le découvrir, sachant qu’il est sur le chemin et non au terme.

 ◊ N’essayez pas de le trouver par des recettes originales mais laissez-vous trouver par lui dans la pauvreté d’une vie banale. La monotonie est une pauvreté : acceptez-la.Ne cherchez pas les beaux voyages imaginaires. Que les variétés du Royaume de Dieu vous suffisentet vous réjouissent.

 ◊ Désintéressez-vous de votre vie, car c’est une richesse que de tant vous en soucier : alors la vieillesse vous parlera de naissance et la mort de résurrection. Le temps vous paraîtra un petit pli sur la grande éternité ; vous jugerez de toutes choses selon leurs traces éternelles.

 Si vous aimez d’amour le Royaume des Cieux, vous vous réjouirez, que votre intelligence soit en perte vis-à-vis des choses divines et vous essaierez de croire mieux. Si votre prière est dépouillée d’émotions tendres, vous saurez que Dieu ne s’atteint pas avec vos nerfs. Si vous êtes sans grand courage, vous vous réjouirez d’être propre à l’espérance. Si vous trouvez les gens ennuyeux et que votre cœur soit misérable, vous serez content d’avoir en vous l’imperceptible charité.

  Quand, appauvri de tout, vous ne saurez plus voir dans le monde qu’une maison dévalisée, en vous qu’une indigence sans façade, pensez à ces yeux d’ombre ouverts au centre de votre âme, fixés à des choses ineffables, puisque le Royaume des Cieux est à vous.

 Madeleine DELBREL
                                              Joies venues de la montagne. Etudes Carmélitaines, 947. pp. 185-187