Dynamisme d'ouverture

Le petit enfant est spontanément confiant, curieux, en quête, bref ouvert. On le voit : la personne humaine est d’emblée ouverte, l’homme n’est pas une pièce sans porte ni fenêtre : il est ouvert à autre que lui et à la vie.

La vie est relation avec le monde pour échanger. L’homme n’est pas une île, il communique : il reçoit et il donne. Ce double mouvement - recevoir, donner - est universel : on le rencontre dans la dilatation (diastole) et la contraction (systole) du coeur, dans l’inspiration et l’expiration, etc.

Ce trait constitutif se décline à trois niveaux : physiologique, sensible et mental.

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La métaphore des six ouvertures fondamentales nous sera utile pour désigner ce qu’ailleurs et en d’autres temps, la philosophie a appelé puissances ou facultés de l’homme, ces aptitudes constitutives (universelles) et permanentes de l’être humain. Ce dernier ne se définit-il spécifiquement pas par ces facultés spirituelles (l’esprit humain) que sont l’intelligence (la raison) et la volonté, sans lesquels il ne pourrait espérer devenir libre, ni aimer. 

 

 

1.    L’ouverture physiologique 

 

Fonction nutritive

La toute première ouverture de l’homme est celle par laquelle il accueille or, l’homme accueille la nourriture en ouvrant la bouche. C’est en s’alimentant que l’enfant commence par s’ouvrir au monde qui l’entoure. Et s’il n’est pas nourri rapidement lorsqu’il a faim, sa bouche s’ouvre aussi, mais pour crier famine. Cette ouverture se poursuit toute la vie. C’est aussi la dernière ouverture à disparaître : la mort devrait se définir non comme un arrêt de fonctionnement du cerveau, mais comme la cessation de toute activité nutritive (digestive et circulatoire). Cette ouverture fondamentale est la fonction nutritive qui assure la survie de l’individu, (son maintien dans l’être).

Cette première relation au monde est un besoin : une ouverture végétative essentielle à l’existence. Dès qu’elle est altérée, c’est tout l’homme qui se trouve désorganisé. Aussi les troubles de l’oralité (comme la boulimie et l’anorexie) affectent-ils profondément l’être. Néanmoins, chez l’Homme, cette ouverture n’élimine pas toute gratuité. En s’ouvrant à la nourriture, l’enfant accueille aussi la personne qui la lui donne. Et, à travers le donateur, l’enfant commence à faire l’expérience du don. Aussi, la relation à l’aliment intéresse-t-elle plus que la physiologie.

 

Fonction procréative

Même au seul plan physiologique, l’être humain ne se contente pas de recevoir. Il y a en lui la capacité de donner la vie : c’est la fonction procréative qui assure la survie de l’espèce. Or, autant l’assimilation tourne à l’avantage de celui qui assimile, autant la procréation ouvre à un autre, celui qui reçoit la vie. Le vivant engendre un autre vivant.

Les fonctions nutritive et procréative constituent ainsi les deux ouvertures physiologiques.

 

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2.    Les cinq sens : la sensibilité

L’ouverture sur le monde qu’offrent les cinq sens : vision, audition, olfaction, gustation et toucher permet à l’homme de recevoir en lui le monde qui l’entoure. Observons que lorsque je mange une banane, celle-ci disparaît, lorsque je la regarde, elle demeure là devant moi. Ce fait paraît banal. Pourtant, cette différence entre nutrition et sensibilité est capitale. La sensibilité permet à l’homme de recevoir en lui le monde qui l’entoure sans le faire disparaître ! Voir, regarder, sentir, goûter, toucher le monde n’est pas le dévorer. Connaître le monde extérieur enrichit, élargit, nourrit le monde intérieur de l’homme, en lui permettant une première rencontre avec l’autre. La connaissance qu’apporte les cinq sens respecte l’autre : il devient un hôte sans que je ne l’assimile. La connaissance commence avec la réception : lorsque je vois une couleur ou entends un son, je reçois une information. 

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3.    L’affectivité

La connaissance commence avec la réception : lorsque je vois une couleur ou entends un son, je reçois une information. Mais l’être humain se porte aussi vers les réalités extérieures. Lorsqu’il les aime, il tend vers elles. Le mouvement complémentaire de l’information est l’affectivité. Ce mot vient de la capacité à être affecté : c’est parce qu’elle est affectée, touchée, que la personne sort d’elle-même pour se porter à la rencontre de ce qui l’affecte (ou la fuir). On pourrait aussi parler de désir ou d’amour. Un enfant voit un biberon : il reçoit l’information. Puis, sans tarder, il tend les mains vers le biberon car il « l’aime ». Tant qu’il connaît, son mouvement est de réception ; quand il se porte vers la réalité, son mouvement est au contraire dû à l’affectivité.

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Nous rencontrons donc une nouvelle fois chez l’homme ce double mouvement : recevoir-donner, dans le double dyna­misme : connaître avec ses cinq sens (re-sentir) et être affecté (désirer). 

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Les sentiments, passions, désirs…

 

 

4.    L’ouverture au vrai ou l’intelligence (raison)

On rencontre enfin cette distinction recevoir-donner à un troisième niveau.

L’homme est ouvert à ce qui est vrai. Aujourd’hui, on parlerait plus volontiers d’ouverture à ce qui donne sens, à la signification. C’est elle qui nous pousse à nous étonner, à poser des questions. Découvrant une machine que nous ignorons, notre première question est : « À quoi sert-elle? » Cette demande ne porte pas d’abord sur le mécanisme (comment ? pourquoi ?), mais sur le sens (en vue de quoi ? pour quoi ?), la finalité de la machine. Inversement, personne n’est attiré spontanément par l’erreur ou l’ignorance. Si je vous dis que cet ouvrage contient une erreur toute les pages, vous vous sentirez inquiet ou frustré : cette frustration montre que nous sommes faits pour le vrai et non pour le faux.

Les Anciens avaient constaté combien l’ouverture à la vérité était commune à tous les hommes et à tous les âges. Cette ouverture au vrai est une réception. En connaissant la vérité, l’homme reçoit, s’enrichit d’informations nouvelles. Il n’invente pas la vérité mais il la découvre.

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 On pourrait se poser une question : les sens aussi reçoivent des informations. Quelle différence y a-t-il entre l’ouverture des cinq sens et l’ouverture à la vérité? En quoi les informations reçues se distinguent-elles ?

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5.    L’ouverture au bien ou la volonté

Par l’ouverture à la vérité, l’intelligence reçoit la réalité. Mais, l’homme ne se contente pas de recevoir. Il se porte vers la réalité, il la cherche. Alors, il voit dans cette réalité non plus une vérité, mais un bien, une valeur digne d’être poursuivie. L’homme est spontanément ouvert au bien. Mais nous devrions peut-être dire ouvert au bon, à  ce qui est bon. Nous parlons ici de cette expérience fondamentale que tout homme fait : nous recherchons ce qui nous plaît. Voilà ce qu’est le bien (au sens de bon) : ce qui est attirant. Le bien est la saveur de la réalité.

Ce bien se présente sous une forme particulière, le bonheur qui constitue le maximum du bien. La plénitude du bien est ce que, classiquement, l’on appelle le bonheur, la félicité ou la béatitude. Derrière toute recherche d’un bien se dessine, au moins à titre d’espérance, le désir d’être comblé. Certes, multiples sont les chemins, mais jamais ne s’efface le désir d’être heureux. Tout homme est fait pour le bonheur, il y aspire secrètement.

Inversement, personne ne désire le mal pour le mal. Certes, le masochiste cherche à souffrir, mais il jouit de souffrir. Il existe un plaisir, pervers, mais réel, à s’autodétruire. Pascal disait que même celui qui va se pendre le fait parce qu’il croit y trouver le bonheur : bonheur qui s’identifie dans ce cas à la fuite d’une souffrance insupportable.

Plus encore que pour la différence entre les sens et l’intelligence, on peut se demander quelle distinction introduire entre l’affectivité et l’ouverture au bien ? Plus encore, ne peut-on dire que l’affectivité, le désir, cherche un bien ? Maman dit : « Prends ton sirop contre la toux. » Guillaume, trois ans : « Non, j’en veux pas. Ce n’est pas bon. » Maman: « Si, c’est bon, ça t’empêchera de tousser et tu dormiras bien. » Qui a raison ? En fait, les deux. Car l’expression « c’est bon » parle de deux biens différents. Guillaume parle du goût du sirop, qu’il n’aime pas, la maman de l’effet du sirop qui est bon pour la santé. La santé est un bien fondamental.

Une erreur serait de s’imaginer que seule la froide intelligence, la raison calculatrice, est capable de percevoir le bien. Un autre exemple permettra de le comprendre :

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6. La pyramide humaine

Donnons une première vue d'ensemble des différentes ouver­tures.

La distinction s'opère selon deux directions. La distinction fondamentale est celle du recevoir et du donner : dans le premier cas, le mouvement va de l'extérieur, du monde vers l'homme; dans le second cas, le mouvement va de l'homme vers l'extérieur, le monde. Nous verrons ensuite que cette pulsation - donner-recevoir ­se retrouve à trois niveaux. On doit au philosophe Aristote de les avoir clairement distingués.

1. Le premier niveau est celui des ouvertures physiologiques : elles sont communes à tout vivant.

2. Le second niveau est celui des ouvertures des cinq sens et de l'affectivité. Aristote qualifie ces ouvertures de sensitives. On les retrouve non seulement chez l'homme, mais aussi chez l'animal.

3. Le troisième niveau est celui des ouvertures de l'intelligence (ouverture au vrai) et de la volonté (ouverture au bien). On peut les qualifier d’ouvertures, ou inclinations, spirituelles . Elles sont propres à l'homme.

Ces ouvertures sont hiérarchisées. La vie physiologique est plus limitée que la vie sensible qui est elle-même plus bornée que la vie spirituelle de soi ouverte sur l'infini.

L'unité vient d'en haut : seules l'intelligence et la volonté peuvent gouverner l'homme; l'affectivité sensible n'est pas à même d'intégrer l’ouverture au vrai et au bien. En retour, l'étage supérieur ne peut se pas­ser de l'étage inférieur : l'ouverture physiologique fonde les autres ouvertures et, dans la vie sensible, s'incarne la vie intérieure.

La personne est donc un concentré d’univers : en son être se réunissent le végétal, l’animal et ce qui est spécifiquement humain.  

 

7.    L’ouverture à l’autre

L’homme n’est pas seulement ouvert au vrai et au bien. Il est aussi ouvert à l’autre. L’homme est naturellement sociable. Le signe de cette ouverture à l’autre est la parole. Pourquoi estime-t-on préférable d’être victime de cécité que de surdité et de mutité, sinon parce que celles-ci coupent davantage d’autrui? Et qui vit seul finit par ne même plus être son propre compagnon.

C’est par son intelligence que l’homme parle et reconnaît en l’autre un homme. L’ouverture à l’autre est donc une ouverture de la vie spirituelle. Mais, de même qu’une ouverture au bien s’ébauche dans l’affectivité et une ouverture au vrai dans les cinq sens, de même une ouverture à l’autre, imparfaite et trompeuse, commence dans la sensibilité.

Double est donc l’ouverture à l’autre : sensible et spirituelle. Nous pouvons être attirés par les qualités physiques d’une personne (le charme ou la vigueur), ou bien par ses qualités intérieures (son esprit, sa générosité). Autrement dit, l’inclination à l’autre se porte vers les valeurs du corps ou vers les valeurs du coeur, le coeur s’entendant non pas comme le coeur-sentiment, mais comme le centre, le principe fondamental de la personne. Double est donc la source de l’ouverture à autrui. Un indice de cette différence est l’usage de la parole. Superflue dans la relation utilitaire ou dans la fusion passionnelle (qui est toujours du domaine du sensible), la parole devient indis­pensable dès lors que la relation est d’amour véritable et s’adresse non pas au seul corps, mais à la personne totale.

Enfin, de même que l’ouverture au bien trouve son achèvement dans le bonheur, de même le sommet de l’ouverture à l’autre est le don de soi et plus encore la communion dans le don de soi réciproque.

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8.  L’ouverture réjouit, la fermeture attriste

L’ouverture au bien enchante.

La découverte du vrai s’accompagne d’une jubilation. Rappelez-vous le joie d’Archimède courant nu dans les rues de Syracuse, en craint « Eurêka (j’ai trouvé !)» : il venait de découvrir dans son bain la loi fondamentale de la statique.

Enfin, l’ouverture à l‘autre est source de joie.

Si l’ouverture réjouit, la fermeture attriste. Le terme angoisse vient de l’adjectif latin angustus, étroit quia donné par exemple angine, c’est-à-dire rétrécissement de la gorge.

 

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Pour préparer le prochain chapitre

L’homme est un être ouvert, ces ouvertures sont complexes : physiologique, sensible et spirituelle. L’homme est même, de loin le plus complexe des animaux. Dès lors une inquiétude naît : une telle complexité n’est-elle pas menacée de tiraillement, voire d’éclatement ? Lorsque le réveil-matin vient troubler la quiétude de notre nuit, ne sommes-nous pas divisés : notre affectivité nous garde au lit, mais notre volonté nous en éjecte…

L’unité intérieure d’où nous viendra-t- elle ?