Constitution de la blessure affective

 

1. Assimilation des événements extérieurs

Le monde extérieur nous rejoint à travers nos cinq sens. Ce que nous avons perçcu (vu, entendu, senti, etc.) produit en nous une représentation (une image) et un affect (émotion, passion, sentiment). L’image et l’affect sont emmagasinés dans la mémoire sous forme d’un souvenir, habituellement heureux.

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Les souvenirs sont subjectifs, ils ne sont pas seulement produits par l’événement extérieur mais, davantage, par ce que nous en avons fait, la manière dont nous l'avons décripté. Ainsi, chaque personne est « impressionnée » de manière unique par un même événement.

Les événements constituent des réalités plus ou moins assimilables. La capacité d’assimilation est variable d’une personne à l’autre selon :

  • Le caractère (inné) : la sensibilité, etc.
  • L'histoire personnelle (acquis) qui façonne la manière de ressentir, de voir, d’entendre, d’imaginer à partir de ce que chacun pense avoir vu ou entendu.
  • L'âge : faible chez l’enfant qui est débordé par ses émotions (cf. supra « conscience d’amour ».)
  • La liberté : par ex., le désir de pardonner, etc.

L’assimilation réussie préserve l’unité intérieure et la liberté. 

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2. L’événement extérieur non-assimilé devient blessant

L’événement extérieur, même impressionnant, ne fait pas la blessure ; celle-ci résulte avant tout de la capacité ou non d'être assimilé par le psychisme. Ce qui est déterminant est la manière dont l’événement est vécu, la manière dont nous y réagissons ‘inconsciemment’. Un événement ‘grave’ peut être parfaitement assimilé et, inversement, un incident en toute apparence anodin peut porter à conséquences. L’événement blessant est donc celui qui bouleverse et menace l’équilibre intérieur parce qu’il n’est pas assimilable : non-digéré, "il reste sur l’estomac" ou comme "en souffrance" comme une lettre à la poste qui ne trouve pas son destinataire.

Pourquoi ? Une raison principale de l'incapacité à assimiler un événement est à chercher du côté d’une instance de l’inconscient, le Surmoi, qui interdit la manifestation du sentiment éprouvé. 

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Voilà précisément ce qu’est la blessure : le conflit intérieur qui surgit de l'opposition entre l’affect interdit, qui en est blessé, et le Surmoi (= le gendarme intérieur). A l’affect bloqué s’ajoute bientôt une souffrance intérieure liée à divers sentiments 'négatifs' (culpabilité, colère, haine, révolte, etc.) : ensemble l’affect bloqué et la souffrance surajoutée constituent une dette ou charge affective.

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Le conflit intérieur devient la source d'une division intérieure et d'une perte de liberté.

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Il est normal que la vie soit ‘blessante’

La vie ‘normale’ est ‘naturellement’ blessante, elle fournit des événements qui ne peuvent être parfaitement digérés, des événements dont l’affect n’est pas immédiatement assimilable. Nous sommes tous plus ou moins blessés, selon les événements vécus, plus ou moins précocement, plus ou moins profondément. Notre histoire est inévitablement blessée. Et c’est nécessaire d’une certaine manière : tout petit enfant doit quitter la chaleur rassurante de la relation fusionnelle avec la mère; il doit subir l'épreuve de se sentir abandonné et de croire qu'il est moins aimé parce qu'il n'est plus aimé comme avant. Un événement mal interprété, des paroles mal comprises, peuvent blesser.

Une maman fatiguée dit à son enfant : « Ne reste donc pas dans mes jambes, tu vois bien que je suis en train de travailler ! » et l'enfant, lui, entendra : « Laisse-moi tranquille, je ne t'aime pas... tu es toujours de trop... tu me déranges ; je me sens mieux quand tu n'es pas là... » Et voilà l'enfant tout bouleversé, pour longtemps peut-être, alors que la maman ne disait pas cela. A la limite, une blessure intérieure peut ne pas être liée à un événement objectif mais imaginé. Ceci est de nature à déculpabiliser des parents anxieux. Qu’ils veillent avant tout à aimer leur enfant en communiquant avec lui : l’inquiétude serait mauvaise conseillère, de même refuser d’exercer leur autorité serait aussi blessant pour leur enfant.

 

Les blessures dans le sein maternel

Chez le tout-petit, avant la naissance puis durant ses premières années, toute blessure est due à un manque d'amour réel, ou supposé tel, qui touche douloureusement sa conscience d'amour. La conscience d’amour est « ce qu'il y a de premier en lui », sensible à tout ce qui est amour ou « moins d'amour » ou non-amour. Cette conscience d'amour n'est évidemment pas tempérée par la conscience de raison qui ne se développera que plus tard. 

Au moment de la conception, de notre création donc, nous faisons très fortement l'expérience de Dieu, de la Vie et de l'Amour. Et nous en sommes pleinement comblés. Nous en restons marqués profondément et définitivement dans notre « conscience d'amour ». Comme imprégnés. Ce que saint Augustin appelle : « Memoria Dei », la « mémoire de Dieu » est une mémoire spirituelle qui nous assure que Dieu est notre Père qui nous aime inconditionnellement.  Après ce premier instant où nous avons été infiniment comblés, tout ce que allons vivre dans notre sensibilité, sera perçu et évalué par notre conscience d'amour, et ne sera décodé que par rapport à cette unique expérience originelle d'amour parfait. C'est comme si l’enfant avait un « thermomètre d'amour », seul instrument à sa disposition pour mesurer la seule réalité déjà connue de lui : l'amour.

Par conséquent, si ce qu’il ressent est agréable et comblant - « Maman se sent bien, elle nous aime, elle est heureuse, reposée, et ne ressent aucun manque important » -, l’enfant se sent aimé. Si ce qu’il sent est désagréable du fait d'un manque - « Maman est soucieuse, angoissée, fatiguée » -, il se sentira moins aimés, car le manque de repos, de sérénité, ou de joie, est alors interprété comme un manque d'amour. Pourtant, la fatigue ou les soucis n'empêchent pas une maman d'aimer son tout petit ! Quelque soit le manque éprouvé par sa mère, le tout-petit décode faussement et le vit comme un manque d'amour. Que dire si la mère manquait réellement d'amour pour lui ? Voilà comment se forment les premières blessures. C'est dire que nous naissons fragilisés et blessés par ces premières souffrances de la vie intra-utérine, et ceci, plus ou moins selon la façon dont notre mère a vécu sa grossesse, et selon la façon dont elle a pu mettre le baume de son amour pour limiter nos blessures en nous parlant intérieurement, en nous rassurant sur l'amour qu'elle nous porte.

Si le tout petit souffre beaucoup in utero, il y a de forts risques pour que le comportement de l'enfant s'en ressente dès la naissance ou ultérieurement. Tout ce qui a été ressenti, les bonnes expériences comme les douloureuses, est enregistré dans l'inconscient, mais bien souvent ce ressenti ne correspond pas à la réalité objective, puisque la « conscience d'amour » est totalement subjective. Cette mémoire inconsciente mais pourtant agissante se traduira plus tard par un mal-être indéfinissable, des peurs, des angoisses, des comportements regrettables, ou encore par des dysfonctionnements physiques ou psychiques susceptibles de retentir sur la vie spirituelle. (Cf. Blessure de néant).

 

La blessure de séparation

La crainte de l'abandon est l'insécurité majeure que l'enfant doit gérer à chaque grande étape de sa croissance. L’abandon est la blessure qui sommeille au cœur de toutes les blessures de l'adulte. Il est vécu comme un manque d'amour sous sa forme extrême. L'enfant abandonné se sent menacé dans sa vie-même. Aussi l'absence et la séparation des parents, surtout de la maman, sont-elles ressenties comme une angoisse de mort — le mot n'est pas trop fort - de surcroît justifiée par la culpabilité : si je manque d’amour, se dit l’enfant, c’est une punition méritée, j’ai dû fauter, je suis responsable donc coupable du mal que m’atteint.

 

La séparation à la lumière de la foi

Dès la Genèse, pour créer, Dieu commence par séparer : séparer la lumière des ténèbres, les eaux de la terre... Puis, lors de la création du genre humain : « Homme et femme, II les créa », en séparant une côte d'Adam. On peut dire qu'à l'origine, les séparations ont permis de créer, de faire croître la création, et cela s'est fait sans souffrance, bien au contraire ! Comme il est dit dans la Genèse, « Dieu vit que cela était bon », et même « très bon ».

La foi invite à relier l'angoisse de séparation à la première rupture survenue entre l'homme et son créateur et dont nous continuons à souffrir. Car l'homme a pris l'initiative de rompre la relation d'amour et de confiance qui le reliait à Dieu, sa Source de vie. Tout le plan de Dieu a été contrecarré et cette rupture a provoqué un grand bouleversement. Sans Dieu, les ruptures ultérieures sont vécues avec souffrance.

Pour continuer à vivre, et à vivre heureux, il suffisait à l'homme d'accepter la dépendance d'amour par rapport à Dieu. Seulement voilà, doutant de l’amour de Dieu, il s’est enfoncé dans la méfiance et s’est retrouvé abandonné à lui-même. Découvrant sa fragilité, sa vulnérabilité et, de manière culpabilisée car il s’en sait responsable, il a ressenti comme une angoisse d'abandon originelle. Celle-ci nous est tellement constitutive, non pas de notre nature humaine, mais de notre condition depuis le péché originel, que personne n’échappe à cette souffrance, et que, même, nous en pâtissons continuellement, tout au long de notre vie.

 

Sources classiques de blessures chez l’enfant

Dans le sein maternel : enfant non-désiré, enfant de remplacement, enfant conçu hors mariage, père inconnu ou absent, décédé, infidèle, en captivité, agression dans sein maternel, tentative d’avortement, naissance difficile, …

Blessure de l’enfance par les figures d’autorité maternelle et paternelle : autoritarisme, manque de tendresse, alcoolisme, abus sexuel, divorce, remariage, etc.

A partir de l’âge de raison, l’impact d’une blessure est limité par la liberté de la personne, la décision d’aller ou non du côté de la vie, le désir de pardonner. Le refus de pardonner empêche l’assimilation et favorise la constitution de la blessure. Jésus a reçu des coups de la vie, jamais il n’a été blessé. Le non pardon volontaire rend malade.

Retenons :

  • La blessure est un conflit intérieur entre un affect refusé et le surmoi qui l’interdit. Non-assimilé, l’affect s’enkyste sous forme d’une charge affective source de division et de perte de liberté intérieures.
  • Ce n’est pas parce qu’il y a un événement supposé ‘blessant’ qu’il y a nécessairement blessure. On ne peut l’inférer. L’impact d’un événement dépend avant tout de la capacité d’assimilation de la personne. Il serait préjudiciable de conclure à l’existence de tel type de traumatisme à l’existence de telle blessure. Inversement, si une personne écoutée signale un incident mineur à la base de sa souffrance, il n’y a pas lieu de le négliger. Ce qui compte est la manière dont il le ressent.
  • La vie ordinaire est inévitablement et nécessairement blessante, pour le bine même de la croissance. Pas de raison pour des parents inquiets de faussement se culpabiliser.
  • Dans la constitution de la blessure, nous incriminons l’autre ou les événements en oubliant notre participation. Nous négligeons alors le rôle de notre liberté dans sa capacité d’atténuer la blessure, voire de nous en dégager.