Être amoureux ou se décider à aimer

ÊTRE AMOUREUX OU SE DECIDER A AIMER ?

 « Lorsque j’ai épousé Jean-Claude, mon mari, explique Clotilde j'étais follement amoureuse de lui. Cette passion a duré environ deux ans. Puis, elle s'est éteinte, lentement, au point de départ, puis de plus en plus vite. J'étais effrayée. Que faire ? Autour de moi, je voyais pratiquer deux réponses à ma question: la première, sombrer dans un morne quotidien, une « éternullité » traversée de quelques éclairs de tendresse; la seconde, divorcer et alors, assurée que le grand amour n'existait pas, errer d'aventure en aventure. Aucune de ces solutions désespérées ne me satisfaisait. La vie ne pouvait être ainsi vouée à l'échec, l'amour n'être qu'une simagrée et le mariage qu'une mascarade. Un soir, il y eut une violente dispute entre Jean-Claude et moi. Je boudais pendant au moins trois semaines, ruminant de sombres idées de séparation. Décidément, cela devait être la bonne solution. Mais nous nous serions quittés sur un échec. Non, il me fallait lui pardonner. Mon éducation chrétienne me le rappelait.

Alors, péniblement, puis de plus en plus joyeusement, j'ai par­donné à Jean-Claude. Je me suis rendu compte que j'avais aussi des torts. À mon grand étonnement, à la faveur de ce pardon, un nouvel amour naquit en moi. Il semblait trouver sa source plus profond que tous les sentiments éprouvés jusqu'ici à son égard. Il avait une fraî­cheur inconnue. J'avais l'impression de me retrouver comme aux premiers jours de notre rencontre. Je me découvrais une nouvelle tendresse pour Jean-Claude. En même temps, cet amour semblait plus stable; je pressentais qu'avoir traversé ensemble cette crise nous avait rapprochés et fortifiés. Je ne savais comment nommer cette nouvelle inclination intérieure et profonde. Faute de mieux, je l'appelais amitié. Jusqu'au jour où, lors d'une conférence, j'entendis l'orateur parler de la différence entre amour-sentiment et amour de volonté. Il disait: « Aimer, c'est vouloir aimer. » Au début, cela me choqua: l'amour, cela devait être spontané. Vouloir aimer, n'était-ce pas de l'hypocrisie, n'était-ce pas manquer de sincérité ? Puis, reve­nant sur mon expérience passée, je découvris que j'avais justement surmonté la crise au sein de mon couple, en décidant de pardonner, c'est-à-dire en décidant d'aimer. Cela fait maintenant quinze ans que nous sommes mariés et je sais maintenant qu'aimer, c'est don­ner, c'est-à-dire vouloir donner; or, on n'a jamais fini de donner. » Et Clotilde de conclure, avec jubilation, toute heureuse de sa découverte: « Il paraît qu'en italien, aimer, cela se dit "vouloir du bien". C'est beau, n'est-ce pas ? »

 

Clotilde aime Jean-Claude. Cet amour est une inclination vers un bien. Mais, à bien écouter Clotilde, cette inclination semble double. Au point de départ, elle éprouvait un grand amour, une passion. Puis, après une crise où cette passion s'est évanouie et, avec elle, à ce qu'elle croyait, tout amour, elle découvre « un nou­vel amour », « une nouvelle tendresse pour Jean-Claude ». Elle éprouve une joie, une « fraîcheur » réelles. Or, cette « nouvelle inclination » présente au moins quatre différences avec la passion et le sentiment de départ.

v   Le sentiment est passif, alors que cette « nouvelle tendresse » est active: elle choisit d'aimer, elle pose des actes de don.

v   Celle-ci est plus stable, plus durable que le seul sentiment: « on n'a jamais fini de donner », alors que la passion n'a duré que deux ans.

v   Cette « nouvelle inclination », dit Clotilde, est « intérieure et profonde », ce qui laisse penser que le sentiment est plus extérieur et superficiel. Par la gratuité du pardon, Clotilde n'a-t-elle pas rejoint chez Jean-Claude plus pro­fond que ce qu'elle connaissait et aimait jusqu'alors par le senti­ment ?

v   Enfin, cette « nouvelle tendresse » requiert un effort et même un renoncement, pour un temps, à se laisser guider par ses seuls sentiments (sympathie et antipathie spontanées). Pour autant, cette tendresse est joyeuse.

Ce nouvel amour n'est donc pas comme la passion qui animait Clotilde au point de départ. Pourtant, Clotilde parle d'aimer à chaque fois. Comment nommer ces deux inclinations amoureuses différentes ? Clotilde le dit, à la suite du conférencier: le premier amour est l'« amour-sentiment » et le second l’« amour volonté », ou mieux: il est un sentiment accompagné de volonté Cette distinction est aujourd'hui difficile à percevoir car on a identifié l'amour au sentiment et la volonté au volontarisme c'est-à-dire à une froide décision. En quoi consiste l'amour de volonté ? Il comporte, il est vrai, une dimension active: c'est une décision de chercher le bien de l'autre. Mais la volonté est aussi un élan profond, spirituel, chaleureux. Elle est un désir rationnel. Elle fait partie des ouvertures, des inclinations de l’homme: par la volonté, l'homme désire le bien, ici le bien de l'autre. La volonté peut donc aimer. Saint Augustin va même jusqu'à identifier amour et volonté: « L'amour n'est autre que la volonté dans toute sa force » et « la volonté n'est rien d'autre que la puissance d'aimer. » La volonté est perceptible à différents indices qui sont autant d'expériences essentielles:     

  • la capacité à poursuivre un objectif et à articuler des moyens à cette fin;
  • la faculté de choisir, ce qui comporte aussi en creux celle de renoncer;
  • la capacité d’espérer, donc d’organiser le temps et de refuser la satisfaction immé­diate du désir.
  • Sans oublier le signe le plus décisif : la joie du don de soi sans calcul ni amertume, et son corollaire, le pardon.